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  • Luka De Silva

Michel Sapin : “Nous sommes victimes d’une illusion sur l’apprentissage”



En exclusivité pour Club Compétences, Michel Sapin, Ministre du Travail de 2012 à 2014, nous livre son regard sur la loi avenir professionnelle de 2018.



En 2014, vous avez conduit une réforme de la formation professionnelle présentée comme structurante. Quatre ans après, une nouvelle réforme est adoptée. Est-ce qu’elle marque une rupture ?

 

Il est tellement tentant, pour tout responsable politique, de laisser penser qu'avant soi il n'y avait pas grand chose, et que tout va changer grâce à sa propre réforme ! Quelle vanité ! Je pense pour ma part qu’il faut faire preuve de modestie : les réformes de la formation professionnelle se succèdent et s’inscrivent dans une continuité. Il ne faut pas redouter cette continuité et ce serait négliger les partenaires sociaux qui ont su avancer indépendamment des majorités et des Ministres. 


Cependant, il y a eu plusieurs grandes lois sur la formation professionnelle, à commencer par la loi Delors en 1971. La loi de 2014 fait partie de ces grands moments, elle a permis une personnalisation de la formation professionnelle afin de répondre aux besoins de chacun tout en conservant une garantie collective. C’est une réforme en profondeur, qui a créée en particulier le CPF ouvrant ainsi la voie au compte-personnel pénibilité et à ce que j’appelle le « compte des comptes », le compte d’activité. L’idée était d’acquérir des droits à la formation, à la retraite et au temps libre supplémentaires en fonction d’une situation personnelle mais dans un cadre solidaire. Il s’agit donc d’une transformation profonde rendue possible par la concertation et la négociation entre syndicats et organisations patronales.


La loi de 2018 poursuit l’œuvre simplificatrice entreprise par les lois précédentes, et je pense que cette évolution progressive est la bonne manière de faire. Néanmoins, ce qui est plus discutable, c’est la modification de la base de calcul en passant d'un compte en heures à un compte en euros. Je comprends en partie le souhait de favoriser une meilleure compréhension. En revanche, cela peut avoir des conséquences regrettables car tout le monde va commencer à calculer en euros, y compris l’offre de formation. De plus, les coûts ne sont pas les mêmes en fonction des formations, ce qui peut créer des distorsions.


La réduction des 20 OPCA en 11 OPCO est-elle un exemple de ces réformes perçues comme brutales ? 


Il était important de simplifier la collecte, comme le fait déjà l’État dans ses propres compétences. Lorsqu’un lien existe avec l’entreprise, il est raisonnable de l'utiliser pour simplifier et diminuer les coûts de gestion. Je ne leur jetterais donc pas la pierre, mais il est nécessaire de ne pas rendre l’adaptation aux nouvelles dispositions trop violente pour les acteurs, et de ne pas trop réduire le nombre d’OPCO, au risque de rassembler des métiers trop différents.

 

Les OPCO doivent par ailleurs rester un lieu de rencontre indispensable entre directions d’entreprises et salariés, qui prend en compte les intérêts territoriaux de manière plus souple. 



"Il ne faut pas penser que l'application va tout résoudre"


Depuis 2015, seuls 7 % des actifs ont mobilisé leur CPF, pour grande partie des cadres. L’application Mon Compte Formation va-t-elle résoudre ce problème ? 


L’inégalité de fait dans le recours aux droits à la formation était un problème ancien qui préexistait à la mise en place du CPF. Je ne pense donc pas qu’elle traduise la mauvaise qualité du dispositif mais plutôt la lenteur de l’adaptation de l’offre de formation aux besoins de l’entreprise. Le manque d’information est également en cause, en cela l’application Mon Compte Formation est donc une excellente idée. 


Mais, il ne faut pas laisser penser qu'une application va tout résoudre. Elle risque d’être utilisée par ceux qui sont déjà les plus informés. La population à cibler en priorité, ce sont les salariés qui ne pensent à la formation que lorsqu’ils sont confrontés au chômage. Par ailleurs, l’application ne peut pas et ne doit pas se substituer au conseil et à l'accompagnement du bénéficiaire. Si certaines démarches, comme le droit à la retraite, peuvent être intégralement dématérialisées, dans le domaine de la formation, c’est parce qu’il y a en face de vous un conseiller qui apprécie votre situation personnelle que l’on va savoir choisir une formation. 


Sur l’apprentissage, les Régions semblent avoir perdu le bras de fer. Quel regard portez-vous sur cette réforme ?


Je pense qu’on est victimes d’une illusion sur l’apprentissage. Le nombre d’apprentis diminuait sous mon ministère, il augmente aujourd’hui. Cela ne montre pas le succès d’un système d’apprentissage, car en réalité l’évolution du nombre d’apprentis est largement corrélée à la création d’emplois. Il augmente depuis mai 2015, tout comme l’emploi.


Je suis très critique devant la volonté de renationaliser la politique de l'apprentissage. C’est une revendication de l’administration centrale de longue date, mais les Régions ont fait du très bon travail dans ce domaine. Concernant les autres aspects de la réforme, comme le relèvement de la limite d’âge, cela va dans le bon sens, nous avions d’ailleurs nous-même débuté ces orientations qui renforcent le rôle de l’apprentissage comme ascenseur social. La création d’un CFA d’entreprise est également à saluer, si cela reste sous le regard de l’administration.


"Il peut y avoir une différenciation régionale de l'action de Pôle emploi"


Pour éviter d’être dans un système uniformisé, la formation doit-elle être davantage régionalisée ?


Je suis opposé à l’intention du gouvernement de centraliser notre système de formation. La répartition État-Région peut compliquer la gestion, mais elle permet d’apprécier les besoins territoriaux et de lier formation initiale et professionnelle. Dans ce domaine, les régions font un travail extraordinaire.

 

Je suis néanmoins défavorable aux revendications portées par plusieurs Présidents de Région, d’aller vers une régionalisation totale des politiques de l'emploi. Il faut conserver une unité à Pôle Emploi, c’est un domaine de solidarité qui ne peut pas être pris en charge par les régions. Il doit y avoir un dialogue, une différenciation régionale de l’action de Pôle Emploi, mais pas une régionalisation du service.


Si aujourd’hui vous deviez vous former, comment utiliseriez-vous votre CPF ?


J’aimerais acquérir des compétences en bureautique. Dans mes fonctions actuelles, comme lorsque j'étais Ministre, aucun de mes jeunes collaborateurs n'a ou n'avait d'assistant. Ils rédigent  tous leurs notes eux-mêmes. Je pense que toutes les personnes à des postes de responsabilité devraient savoir se débrouiller sur Word et autres... (sourire)

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